Pour l’écriture de Charles et Kimiko, je disposais du « matériel » confié par Martial : les souvenirs qu’il avait gardé en mémoire des récits familiaux, et surtout un grenier entier empli d’archives, de photos sépia et d’objets mémoriels transmis par trois générations. Ces émouvantes lettres écrites à leurs proches par les Galek déportés vers les camps de la mort, le samovar de l’oncle Henkel ou la malle de voyage de Charles Paknadel, ses nombreux disques, les photos de mariages et de repas de famille furent les premiers éléments structurants du récit. Puis il y eu le travail de recherche dans les archives numériques de Paris : états civils, fiches de matricules militaires (une véritable mine de renseignements sur les citoyens : origines, situations, métiers, adresses consécutives, état de santé… tous les hommes étaient déjà bien fichés). Le site Gallica donne également accès aux articles de presses de l’époque, et par une recherche nominatives, je dénichais des informations et anecdotes sur les divers membres des familles protagonistes. Au hasard du net, le bonheur de tomber sur une page d’un des descendants de la branche anglaise des Breiterman (désormais Brightman, ou Bright) qui m’ouvre le pan de la saga outre-manche et permet de comprendre les va-et-vient- effectués par les frères Paknadel entre Paris et Londres. Autre rencontre numérique précieuse : un jeune Japonais passionné de Jazz qui publia un post sur sa page Facebook consacré à Charles Paknadel du temps où il était en résidence à Tokyo au Florida Dance Hall. Grâce à JiHoon Suk, aux photos et enregistrements, j’ai pu reconstruire les années japonaises de Charles, sa rencontre avec Kimiko, et celle, plus anecdotique, avec Charlie Chaplin qui venait tout juste d’échapper à un attentat. Il reste enfin à signaler et applaudir le travail gigantesque accompli par des passionnés de généalogie sur Geneanet, qui me permit de comprendre les différents liens parentaux des nombreuses branches des familles Paknadel, Breiterman, Galek, Nuchimowitch et Guignebert. L’arrière-plan narratif appartenait à la grande Histoire, exil des familles juives polonaises, la belle-époque, la première guerre, les années folles, la montée des totalitarismes au Japon comme en Europe, l’occupation et la Shoah, la libération… Inutile d’inventer ou de laisser place à quelques imaginations : le cadre est imposé et est hélas suffisamment riche en événements dramatiques et tragiques. Quelques anecdotes curieuses peuvent cependant en ponctuer le cours : l’enterrement de Fragson, le parachutage des pianos Steiner sur le front, l’attentat contre Chaplin… Bref, pour l’écriture de ce récit, la fidélité mémorielle et historique était indispensable pour honorer le souvenir des hommes et femmes qui en furent les acteurs.

Pour celle de Rejetez Enée, accueillez Pie, la démarche fut différente. Je disposais de bonnes sources primaires : les mémoires du pape Pie II elles-mêmes, une des premières autobiographies de l’Histoire, entre commentaires de César et confessions de Saint Augustin, dans l’excellente traduction d’Ivan Cloulas et Vito Minischetti. J’avais également à disposition les dix volumes de la correspondance du pape, de sa jeunesse à ses derniers jours, réunis par l’infatigable Michael von Cotta-Schönberg, ainsi que l’édition par le même des discours et bulles rédigées par Pie. Les deux biographies consacrées à leur ami et pontife par Bartolomeo Sacchi, dit Platina, et de Campano complétaient ces premières sources. La consultation de quelques historiens spécialisés dans cette renaissance italienne tels Jacob Burckhardt ou Emily O’Brien permettait de dresser le cadre historique, politique et religieux de cette époque riche et troublée. Les visions contrastées de ce pape et de son œuvre qui opposent encore les universitaires offraient les tensions psychologiques qui donnèrent corps au personnage et permettaient d’éclairer ses actions par des jeux d’ombres et de lumière féconds d’un point de vue narratif. Les siècles de distance qui nous éloignent de 1462 m’autorisaient ce que je ne m’étais pas accordé dans l’écriture de Charles et Kimiko : une liberté romanesque. L’idée n’étant plus d’honorer fidèlement la mémoire des disparus, mais de tisser une trame romanesque autour d’enjeux politiques, culturels, religieux, et même, disons-le, technologiques à un tournant de l’Histoire occidentale, je pouvais libérer un imaginaire nourri de vieilles séries télévisées (Quentin Durward) ou de grands classiques comme Notre Dame de Paris (pour le sombre Olivier Le Daim, âme damnée de Lousi XI et maître de ses basses œuvres). Mais l’Histoire elle-même offrait des pistes savoureuses : les enfants illégitimes, les récits érotiques, les attentats au poison, ainsi que des personnages suffisamment pittoresques : le cynique Rodrigo Borgia, le fourbe cardinal d’Arras, le cruel Sigismond Malatesta, le plus cruel encore Vlad Dracula, le versatile condottière Piccinino… Ce fut donc un véritable plaisir de côtoyer ces derniers pendant ces mois, de reconstituer la chaine des événements sur ces cinq années de règne du pontife qui laissent entrevoir à la fois la complexité de l’âme humaine et la modernité des tensions qui se jouent entre les puissants dans cette Europe politique et culturelle en gestation. Et ce plaisir fut ainsi accentué par la liberté de combler les interstices de l’Histoire par des raccords romanesques, Clio avait fourni la matière, Calliope put l’animer.

Deux récits historiques, donc, mais deux projets aux visées et registres différents, entre hommage et fidélité ou liberté créatrice. Mais ce que je souhaite surtout, c’est que ces deux récits, chacun à sa manière, vous entraînent dans la lecture, dans la découverte de ces époques toujours aussi lointaines dans le temps que proches dans leurs enjeux, à la rencontre de ces hommes et femmes, grandes figures de notre Histoire ou victimes de ses humaines et hélas tragiques mécanismes.

Alors, bonnes lectures, et n’hésitez pas à me faire part de vos retours !