La mémoire collective est toujours injustement sélective, surtout quand il s’agit de littérature ou d’art en général. Qui lit (ou étudie) aujourd’hui Nicolas de Montreux romancier le plus prolixe et lu au XVIème siècle comme le fut Louis Sébastien Mercier au XVIIIème ou Eugène Scribe, dramaturge le plus joué en France comme dans le monde au XIXème ? Le temps et la sélection subjective ont fait leur œuvre, souvent aux détriments du succès populaire réel et au profit d’un académisme de classe.

 

Ainsi a-t-on oublié que Léon Philippe Pot, dit Harry Fragson, né à Londres dans le quartier de Soho, d’une mère française et d’un père anglais, le 2 juillet 1869 et mort à Pris dans le Xème, le 30 décembre 1913 fut un des plus populaires chanteurs de café-concert du Paris des années folles, tout autant que Mayol ou Bruant. Bien avant l’invention du micro, il chante dans des cafés concerts qui font jusqu’à deux mille places ; voix puissante mais toujours distincte et précise, même pour les derniers rangs, il chante en s’accompagnant lui-même au piano. Il sera souvent repris par Barbara, mais tout ce que l’on retient de lui, c’est surtout : Si tu veux faire mon bonheur / Marguerite, donne-moi ton cœur. C’est un peu court pour celui qui eut tant de succès, succès qui lui permit d’ailleurs d’être, grâce à ses droits d’auteur le plus gros actionnaire du canal du Panama (rappelons-le à Donald Trump ! et notons également qu’en raison des disputes des ayant droits concernant son héritage, c’est l’État qui récupérera en se frottant les mains, l’ensemble de son immense fortune !)

Je voudrais à ce propos revenir ici sur sa mort, le 30 décembre 1913, et ses funérailles suivies par les parisiens le lendemain. Harry Fragson fut tué de trois coups de revolver à la tête par son propre père suite à un malentendu familial, ce dernier lui reprochait une liaison amoureuse avec le chanteuse et comédienne Paulette Franck. Il expliquera son geste à la police en ces termes : « Harry était un bon garçon, mais il était entouré de personnes qui ne songeaient qu’à lui arracher de l’argent. Sa dernière amie qui s’appelait Paulette vint habiter chez nous il y a quelques mois et, de ce jour, mon martyr commença. Elle n’avait qu’un but se faire épouser. En outre, elle manifesta très vite ses intentions de s’imposer chez nous ; elle me narguait, détournait mon enfant de moi. Elle en arriva à le persuader qu’il fallait me faire entrer dans un hospice. J‘en avais assez. J’achetais un révolver, décidé à me suicider. J’allais me supprimer hier, quand Harry entra. J’avais mon arme à la main ; il me repoussa avec brutalité. Je vis rouge et je tirais ». Le père Plot, dont l’irresponsabilité était manifeste, fut mis dans un asile d’aliénés, où il mourut quelques semaines plus tard.

Cette année 1914 s’ouvrirait donc sur les funérailles de ce célèbre rival de Mayol, étoile des Folies Bergères, qui venait, par son dernier titre en collaboration avec son complice Henri Christiné, A la Martinique, d’habituer les oreilles parisiennes aux modulations exotiques et d’ouvrir ainsi la voie aux sonorités latino et tropicales qui envahiront le Paris de la Belle Époque tardive et inspireront bientôt un Charles Paknadel adulte, sensible à ces sons venus d’ailleurs. Ces funérailles furent comparables écrit-on alors dans la presse à celles qu’on a réservées à Victor Hugo, les actualités de l’époque nous montrent une immense foule autour de devant son domicile rue La Fayette, et plus encore aux abords Notre-Dame de Lorette suivant son cercueil. Autour de Notre-Dame de Lorette la bousculade faillit d’ailleurs tourner à l’émeute. « Des appareils cinématographiques aux aspects de balistes et de catapultes évoquaient le siège d’Alésia par les Romains. Une de ces encombrantes machines s’écroula avec fracas. Et ce furent des poussées féroces, le piétinement sourd des légions en marche, le désarroi enfin » écrit ainsi le journaliste Curnonsky dans la revue Comoedia. Cette mort insolite et brutale (le lecteur qui a connu les années quatre-vingt pourra étrangement penser au destin semblable qui frappera soixante-dix ans plus tard un autre chanteur populaire, Marvin Gaye, tué par la même arme et même main paternelle, curieux et tragique bégaiement de l’Histoire), ces incidents lors des funérailles et ces mouvements incontrôlés de foule dont la presse se fit échos avec un tel lexique militaire, vinrent ainsi endeuiller à la manière d’une mise en abîme inquiétante l’année finissante, annonciateurs du chaos guerrier qui allait bientôt s’abattre sur l’Europe.

Pour ceux qui voudraient découvrir son jeu :
https://www.youtube.com/watch?v=GmBDbFn8WHk