Les propositions d’Etienne Chouard concernant l’usage du tirage au sort pour davantage de démocratie dans notre système politique n’est pourtant pas neuve : sans ce tirage, pour les grecs anciens, inventeurs du concept, dirons-nous, pas de démocratie possible. Rappelons que pour eux, le choix par suffrage, lors duquel le citoyen ne fait que choisir par son vote celui qui décidera à sa place et se dépossède donc au même moment de son pouvoir véritable est censé aboutir au gouvernement par les meilleurs (étymologiquement : une aristocratie).
Mettre au pouvoir des citoyens lambdas tirés au sort peut inquiéter bien-sûr : comment contrôler qu’il ne s’agira pas de mauvaises personnes, incompétentes ou malhonnêtes ? Les grecs là encore avaient une réponse : la docimasie. Formé sur le verbe dokimazein, qui signifie éprouver, tester, examiner la valeur authentique d’une chose ou d’une personne, c’était une procédure par laquelle un citoyen tiré au sort était soumis à un examen préalable attestant sa probité, sa capacité élémentaire à exercer la charge publique et son absence d’incompatibilités manifestes avant d’être effectivement investi de sa fonction.
Le raisonnement d’Étienne Chouard, lorsqu’il plaide pour le tirage au sort et pour la docimasie, s’articule autour d’une idée simple et redoutablement ancienne : la représentation politique ne peut devenir réellement démocratique qu’en se prémunissant contre la capture du pouvoir par ceux qui le désirent trop. Sa défense du tirage au sort se présente donc comme une reprise contemporaine, résolument critique, d’un principe athénien : l’élection sélectionne mécaniquement les ambitieux, tandis que le sort distribue la charge publique à des citoyens ordinaires, statistiquement représentatifs du corps civique. Il en conclut que la démocratie ne peut relever d’un système où l’accès au pouvoir dépend d’une compétition oratoire, d’un capital médiatique ou financier, et d’une aptitude à séduire davantage qu’à servir. Chouard nous rappelle également que le tirage au sort, loin d’être une fantaisie, fut la norme dans de nombreuses institutions de l’Athènes classique, notamment pour le Conseil des Cinq-Cents, car il garantissait une rotation rapide des responsabilités et neutralisait l’émergence d’une caste politique. La logique demeure : l’élection crée de la professionnalisation, la professionnalisation crée de la séparation, et cette séparation finit par engendrer une classe à part, dotée d’intérêts propres. Ce diagnostic se veut un antidote à la confiscation oligarchique du pouvoir contemporain.
Les critères pertinents pour une docimasie contemporaine pourraient alors relever d’une triple exigence. Un premier volet toucherait à l’intégrité personnelle, c’est-à-dire l’absence de condamnations incompatibles avec une charge publique, (le symbole du candidatus) la transparence patrimoniale la plus élémentaire et l’engagement à ne recevoir aucun avantage de groupes d’intérêt durant l’exercice de la fonction. Un second volet se rapporterait à la compétence minimale requise, non pas sous la forme d’un diplôme ou d’un capital culturel excluant, mais sous celle d’une vérification que le citoyen maîtrise les bases du domaine qu’il supervisera. Cette compétence pourrait être acquise par une formation préalable obligatoire, ce qui éviterait que la docimasie ne devienne un filtre social. La rotation rapide des charges politiques demanderait enfin que le citoyen désigné puisse se rendre pleinement disponible, puisqu’une fonction publique exercée pour un temps bref mais dense impose une présence continue et ne saurait être assumée sans garantir à celui qui s’y consacre qu’il ne verra ni sa situation matérielle fragilisée ni son équilibre de vie compromis.
Ce modèle n’abolirait pas les vertus du hasard, puisqu’il reposerait sur une vérification d’aptitudes élémentaires et non sur une sélection méritocratique ou dynastique. Il viserait à maintenir ce délicat point d’équilibre qu’Athènes avait cherché à obtenir entre la souveraineté populaire effective et la prévention de l’incompétence ou des dérives personnelles. L’enjeu contemporain serait de déterminer, avec le plus grand sérieux, jusqu’où l’on peut introduire de l’exigence sans reconstituer, subrepticement, une aristocratie de la compétence, qui, sous prétexte d’efficacité, restaurerait les mécanismes d’exclusion que le tirage au sort entend précisément dissoudre. Cette tension entre l’idéal démocratique et les prudences institutionnelles fournit un terrain fertile pour prolonger la réflexion, notamment en comparant les modèles antiques et les expériences plus récentes de démocratie participative, ce qui permettrait d’évaluer jusqu’où ce dispositif pourrait s’intégrer dans des structures politiques modernes sans en bouleverser totalement l’architecture.
Chouard situe ainsi un premier contrôle en amont, où cette docimasie vérifie l’aptitude élémentaire, l’intégrité et la disponibilité du citoyen tiré au sort, ce qui revient à s’assurer que l’entrée en fonction ne se fait ni au profit d’un incapable ni sous l’influence d’intérêts privés. Il inscrit ensuite également un contrôle en cours de mandat, destiné à superviser l’exercice concret de la responsabilité, à garantir le respect du mandat impératif, à prévenir les dérives et à offrir aux citoyens la possibilité de révoquer un titulaire qui trahirait sa fonction. Il prévoit enfin un contrôle en aval, comparable à une reddition de comptes rigoureuse, où l’élu tiré au sort doit répondre de ses décisions, justifier ses choix, prouver qu’il n’a tiré aucun bénéfice personnel de son passage au pouvoir et accepter des sanctions proportionnées en cas de manquements, de sorte que l’autorité politique ne puisse être exercée sans cette perspective d’un examen final, aussi salutaire pour la République que symboliquement dissuasif pour celui qui serait tenté d’en abuser.
Et vous, quelles critères de docimasie proposeriez-vous pour habiliter les citoyens et citoyennes à être tirés au sort pour gouverner ?


